La saga Croustade, Pastis et Tourtière [3] : Petit voyage en théorie (1) !

 

Episode précédent : La saga Croustade, Pastis et Tourtière (2) : l'organisation du travail !

 

On dit souvent qu'en Théorie, tout va pour le mieux ! Alors, pour continuer à vous parler de mes recherches sur la confusion entre croustade, pastis et tourtière, je vais vous y faire faire deux voyages. Un dans cet article pour vous raconter des histoires tarabiscotées de langue et un dans le prochain article pour parler plus précisément des mots et des blagues qu'ils nous font (ou qu'on leur fait faire ! ).

 Pour comprendre l'incroyable salmigondis entre croustade, pastis et tourtière, il faut revenir à la base. La base c'est la langue. Je vais tenter de faire vite pour ne pas m'éterniser - vous savez comme je peux être bavarde !-, d'autant plus qu'il  y a assez d'ouvrages sur le sujet qui l'expliquent mieux que moi, mais disons en gros que la langue  est un code : nous l'utilisons entre locuteurs via des règles très précises (que nous ne respectons pas toujours à la lettre, hein parce qu'on est trop des rebelles wesh wesh grave). Elle subit tout un tas de variations relativement aléatoires, que l'on n'est pas en mesure de contrôler : elle varie dans l'espace, le temps, socialement et sémantiquement. Bref, elle subit des influences de toutes parts et c'est pourquoi il est impossible d'en être maître abslolu  (petit aparté, le travail fourni cette année a d'ailleurs considérablement changé mes perspectives d'enseignement, comprendre la langue, son fonctionnement et ses aléas, comprendre la position du locuteur par rapport à elle, m'a fait voir les choses tout autrement que dans l'optique de chasser à tout prix la faute d'orthographe, m'a fait revoir ma manière d'expliquer cela à mes élèves, m'a fait grandement réfléchir, mais c'est un autre débat sur lequel je reviendrai lors de la conclusion à cette série d'articles). Pour comprendre ces mécanismes et notamment la naissance des langues romanes (dont fait partie l'occitan, d'ailleurs je vous conseille la lecture de Des Langues Romanes de Jean-Marie Klinkenberg, vous le retrouverez dans la bibliographie indicative à la fin de cet article), il faut comprendre globalement comment fonctionnent les langues.

On partira donc de ce postulat : la langue est… variante, elle évolue sans cesse, elle vit, elle n'est pas sous contrôle et c'est ce qui fait qu'elle est belle ! Et c'est nous, oui, nous ses usagers, qui la créons, qui la modifions, qui l'enrichissons, qui la faisons évoluer par notre besoin de communiquer !

Parmi les langues, existent ce que l'on appelle les dialectes : les dialectes sont aussi des langues, mais ils sont des variantes d'une langue, des variantes très souvent dites topolectales (régionales). Je vous épargne les différentes définitions de "dialectes". On dira, pour simplifier très grossièrement que le dialecte c'est une langue dans la langue qui est l'objet de variations en fonction de l'endroit où l'on se trouve. Et dans ces dialectes il y a des parlers qui sont des variations de ce dialecte. En fait j'aime à dire qu'il y a des milliers de langues que l'on ignore au nom de notre langue nationale, et pourtant elles existent et elles enrichissent notre vocabulaire !

 

… c'est là que je vais te parler de l'Occitan          

 

Et parmi les langues, existe l'occitan. Je vous entends déjà, vous qui défendez votre gascon, couiner derrière votre ordinateur, à jurer, à hurler à l'ignominie ! J'ai dit le mot OCCITAN oui, l'occitan c'est la langue du sud, la belle langue chantante du Sud. Elle s'est progressivement développée à partir du bon vieux latin et au contact de tas d'autres langues amenées par les phénomènes d'invasion. C'est une langue magique (comme toutes les langues d'ailleurs) que l'on parle tout le Sud de la France, le Val d'Aran espagnol, et plusieurs  vallées alpines italiennes.  Et là vous êtes en train de chauffer, de surchauffer, la fumée vous sort des oreille :  "Oh la la, elle a dit OCCITAN pour parler du Gers et pas GASCON !". Doucement mes canards, j'y viens ! J'y viens à la Gascogne et au Gascon !

 

L'Occitan - oui oui, j'insiste ! - est une langue différente du français : elle n'est pas une langue standardisée, mais l'union de plusieurs jolis dialectes qui ont énormément de traits communs. On peut classer ses dialectes de cette manière :

   - Nord occitan  comprenant le Limousin, l'Auvergnat, et le Provençal alpin

   - L'Occitan moyen comprenant le languedocien et le provençal

   - Le Gascon. (il est là, voyez, je ne l'avais pas oublié ! )

 

On peut même représenter le territoire occitanophone de cette manière (vous constaterez de ce faire que l'Occitanie ça va bien plus loin que les terres de Midi-Pyrénées - Languedoc Roussillon mais ça aussi c'est un autre débat, décidément !!!) :

         

 

carte occitanie

         Le domaine occitan (KLINKENBERG, 1994)

 

Mais attention, les délimitations sont approximatives ! C'est comme les zones nuageuses de la carte météo, ça ne s'arrête pas aux frontières ! C'est qu'en fait, il est très compliqué de déterminer quand un dialecte laisse la place à un autre dialecte. Je vous le rappelle, la langue est vivante, imprévisible et magnifique ! Bref, voyez ces frontières comme un peu mouvantes, flottantes, incertaines !

 

…c'est là que je vais, ENFIN, te parler du gascon.

 

Et donc j'en viens à ce que tu attends, oui, toi, gascon dans l'âme, qui revendiques ton identité gasconne, haut et fort, ça y'est LE GASCON !  je t'entends chanter ALLELUIA ! C'est très amusant parce que j'ai travaillé sur un sujet joliment polémique et en y travaillant j'ai été confronté à d'autres polémiques ! Le GASCON et l'OCCITAN, ça fait gros débat à ma grande surprise, aussi ! Car les pro-gascons se refusent parfois à se dire occitans … et du coup, quand j'ai posé quelques questions autour de moi, j'ai subi les foudres de certains. J'espère ne pas les fâcher à nouveau, je veux éclaircir les choses. Et j'aime beaucoup la manière dont un ami désigne le gascon : l'occitan de Gascogne, histoire d'apaiser les esprits échaudés.

Le gascon est une langue qui fait débat depuis fort longtemps, parce que, s'il a des traits communs avec d'autres dialectes occitans, il est l'idiome qui a aussi le plus de traits différents à plusieurs niveaux : lexical, phonétique, phonologique, conjugaison, grammaire. Ce qui en fait son originalité. Elle est expliquée par le fait que le gascon est un melting-pot de plusieurs langues particulières et notamment la langue des aquitains et des basques. Magie intrépide de la langue et de l'Histoire !

On trouve dans le gascon, plusieurs parlers : le béarnais, le landais, le bigourdan, l'armagnacais, le commingeois et le girondin. Des variétés qui possèdent aussi des variétés. C'est pour ça que j'aime à dire que la langue est comme une fractale, elle se démultiplie à l'infini - si tu ne sais pas ce que c'est qu'une fractale, achète un chou romanesco !

Voilà, le territoire où j'ai étudié les mots croustade, pastis et tourtière se trouve au cœur d'un complexe linguistique étonnant. Et nous verrons dans un article ultérieur que c'est très important pour comprendre notamment la confusion entre croustade, pastis et tourtière, mais pour ça j'ai besoin d'illustrer mon propos avec les cartes linguistiques que j'ai réalisées (bref, il faudra encore patienter un peu ! )

 

Et sinon ? savais-tu que le français emprunte des mots à des tas de langues ?

Non, tu ne le savais pas ? Tu n'es pas occitan, tu ne jures que par la langue française et tu pensais que le français avait tout pris au latin ? Attends, je pars rire moqueusement !

Le français n’est pas qu’issu du latin. De nombreux mots viennent de nombreuses langues étrangères mais aussi des langues indo-européennes et celtes antérieures à la romanisation. Les ouvrages sur le sujet sont nombreux et expliquent comment la langue française s’est enrichie au fil des siècles de « mots venus d’ailleurs » par des emprunts principalement lexicaux. Je conseille de lire WALTER et TREPS à ce sujet (voir ma bibliographie)). Dans ton vocabulaire personnel sache tu as du français, mais aussi de l'arabe, de l'allemand, du perse, de l'anglais, de l'italien, du japonais… liste non exhaustive ! Ces mots ce sont tellement bien intégrés dans notre langue nationale qu'on en oublie d'où ils viennent - si seulement on savait faire cet effort d'intégration avec tout le monde ! Et bien sûr, en bon français que tu es, peut-être ne le sais-tu pas, mais tu parles parfois occitan ! Abeille, auberge, langouste, cèpe, airelle … et bien d'autres mots encore viennent de l'occitan ! Et c'est aussi le cas de croustade, pastis et tourtière mais ça c'est pas vraiment une révélation, ton petit doigt s'en doutait peut-être un peu, beaucoup, passionnément !

 

Bref…

Voilà une partie des domaines auxquels se rapporte ce sujet de master… et ce n'est pas tout, mais le reste ce sera pour la prochaine fois ! Mais peut-être commences-tu à avoir certaines idées plus claires après ce petit voyage théorique ?

 

A suivre : La saga Croustade, Pastis et tourtière [4] : Petit voyage en théorie (2) !

 

 

Bibliographie indicative :

BEC P. (1995) La langue occitane, 6è édition corrigée, Paris, P.U.F., Collection "Que sais-je ?".

BEC P. (1970) Manuel pratique de philologie romane, 2 vol., Paris, Picard.

CERQUIGLINI B. (2003) L'Occitan ou la langue d'oc pp173-292, in:Les langues de France, sous la direction de Bernard Cerquiglini (PUF, 2003). M.L.M.S. Éditeur. Saint-Chamas, Mai 2005.

CHAMBON J.P, CARLE (2007) H., A propos du traitement des emprunts à l’occitan dans le TLF, in Richesses du français et géographie linguistique, études rassemblées par Pierre Rézeau. Bruxelles : DeBoeck & Larcier / Duculot.

DARRIGRAND R. (1974), Initiation au gascon, 2 ème édition corrigée, Pau, Per Noste

FABRE D’OLIVET A. (1989), La langue d'oc rétablie, Première édition d'après le manuscrit de 1820. Ganges,Éditions David Steinfeld.

FOSSAT J.L. (2004), Régularité, Flexibilité, Variabilité : trois caractéristiques d’une langue ; Le cas occitan (Gascon). Le bilan provisoire de sabres. In : Un pays dans sa langue. Le gascon dans l’ensemble d’Oc, 9 et 10 octobre 2004, Sous la direction de Pierre Bec.

GARRUS R. (1988), Les étymologies surprises. Paris, Belin.

KLINKENBERG J-M. (1994), Des Langues romanes, Louvain-la-Neuve, Editions Duculot.

LANLY A. (2005), L'étymologie du verbe aller et de ses frères romans. In : Confidences étymologiques. Nancy. Presses universitaires de Nancy.

LANUSSE M. (1977), De l’influence du dialecte gascon sur la langue française. Genève , Slatkine ; [Paris] , [diffusion Champion].

SEGUY J. (1954-1974), Atlas linguistique et ethnographique de la Gascogne, 6 vol., Paris, C.N.R.S.

SEGUY J. (1973), Les Atlas linguistiques de la France par régions. In : Langue française, numéro 18. Les parlers régionaux pp65-90 : http://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_num_18_1_5631

SIBILLE J. (2007)  L’occitan qu’es aquò ? In : Langues et Cité, numéro 10 (décembre) : http://www.culturecommunication.gouv.fr/content/download/93537/841041/version/4/file/lc_10_

VERNET, F (2011) De l'oc au français : Dictionnaire des mots français empruntés à l'occitan Texte inédit.  Occitanica - Mediatèca Enciclopedica Occitana / Médiathèque encyclopédique occitane : http://occitanica.eu/omeka/items/show/255

TREPS M.(2003), Les mots voyageurs. Petite histoire du français venu d’ailleurs, Paris, Editions du Seuil

YAGUELLO M. (1988), Catalogue des idées reçues sur le langue, L'Isle d'Espagnac, Editions du Seuil : éditions Points.

WALTER H.( 1998), Le Français d’ici, de là, de là-bas. Paris, Editions Jean-Claude Lattès, Le livre de poche.

WALTER H. (1998), Le Français dans tous les sens. Paris, Robert Laffont.

WALTER H.( 2012), Aventures et Mésaventures des langues en France. Paris : Honoré Champion, coll. "Champion Classiques, série Références et Dictionnaire"

WALTER H. (2014) , L’aventure des mots du français venus d’ailleurs. Paris, éditions Robert Laffont documento.

Posté par wawaa à 10:16 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur La saga Croustade, Pastis et Tourtière [3] : Petit voyage en théorie (1) !

    Très intéressant, je comprends mieux pourquoi je mélange notamment la prononciation dans les chants occitans et provençaux sur partition
    Cependant, bien que depuis 35ans à Toulouse, je n'apprendrai pas l'occitan, si changeant selon les lieux, mais dont je n'entends les sonorités que dans le milieu des danses traditionnelles.
    Il est assez rare de l'entendre sur les marchés malheureusement, même si c'est souvent plus ...par les jeunes !

    renouveau

    Posté par giovinetta, 29 août 2016 à 11:53 | | Répondre
  • Merci, vous nous faites un magnifique cadeau en nous offrant le fruit de votre travail. Il mériterait de figurer dans une édition de culture gasconne ou même, n'ayons peur de rien, dans une édition noir et jaune, vous voyez...."la croustade pour les Nuls".
    C'est du beau travail et j'attends la suite avec impatience.

    Posté par Monique Rigault, 29 août 2016 à 15:12 | | Répondre
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