La saga Croustade, Pastis, Tourtière [1]: pourquoi un tel sujet ?

Ô comme je ris en repensant à ces personnes qui m'ont affirmé avec aplomb qu' "Il n'y a pas besoin de faire un sujet de mémoire sur ça !" Sans doute imaginaient-elles que ce n'était que pure perte de temps, sans doute estiment-elles que leurs propres projets sont plus intéressants et que la recherche en linguistique n'a aucun intérêt… et pourtant c'est si délicieux que de comprendre comment fonctionne nos langues, de les décortiquer, les apprivoiser, et les maîtriser en en connaissant tous les ressorts, toutes les originalités, en y cherchant les raisons de quelques mystères, en apprenant à être tolérants avec les autres locuteurs, en se rendant compte que la langue est bien plus vivante que nous et nous dépassera toujours, qu'on aura jamais aucun contrôle sur son évolution, que rien n'est joué et qu'en fait c'est ça qui la rend belle et que l'étudier est indispensable à l'ère de la communication, à l'ère où l'on ne se comprend plus,  à l'ère où l'on ne s'écoute plus… J'espère, qu'après la lecture de cette série d'articles, elles changeront d'avis et comprendront les enjeux de la linguistique, l'intérêt de ce type de recherche même si, à première lecture, ce sujet surprend et paraît loufoque…

Je n'aurais jamais imaginé qu'un jour j'écrirai un mémoire de 60 pages sur les mots croustade, pastis et tourtière. Je n'avais d'ailleurs pas choisi ce sujet au départ. J'ai donc repris mes études il y a déjà 3 ans. 3 ans pour valider une première année, il était temps ! Quand je suis devenue prof de lettres (et je sais que maintenant que vous le savez-vous allez traquer la moindre faute d'orthographe et me la renvoyer en pleine face, comme une vengeance après avoir subi les remontrances de vos profs à l'école, au collège et au lycée), j'étais remplaçante. J'ai commencé dans le Gers, je ne tiens pas à donner davantage de détails par discrétion. J'ai continué à faire des remplacements en Aveyron et là, on m'a annoncé assez abruptement que bientôt le niveau licence ne suffirait plus pour être remplaçant dans le privé. Alors comme je voulais continuer, je me suis inscrite en parallèle à la fac, par correspondance. Ça a été très dur de cumuler et la vie étudiante et les remplacements qui demandaient énormément de travail (à ceux qui pensent qu'être prof est un métier reposant, croyez-moi, ça ne l'est pas du tout). Je passais mes vacances scolaires à préparer mes cours, corriger mes copies, bosser pour la fac et pendant deux ans, j'ai très peu levé le nez du bureau, et malgré ça, je n'ai pas pu rédiger le mémoire initialement prévu sur L'évolution de l'orthographe à travers les nouvelles technologies. Faute de temps et d'énergie… La première année, je suis allée au bout de mes forces et j'ai fini l'année scolaire à l'hôpital, clouée au lit par une pneumonie, la seconde j'ai levé le pied pour finir l'année correctement, mais je n'ai toujours pas réussi à rédiger mon mémoire. Le sujet, d'autre part,  ne m'intéressait plus, alors il fallait changer pour la troisième tentative, et comme en plus j'avais décidé de quitter mon poste de remplaçante et de ne me consacrer qu'à mes études, j'allais avoir du temps et des possibilités de déplacements. Alors j'ai songé à travailler sur la croustade, le pastis et la tourtière…

 

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Quand je suis arrivée dans le Gers, il y a de ça une dizaine d'années -déjà !-, vous le savez, j'ai été immédiatement subjuguée par le territoire, et je nourris depuis une grande passion pour ce département : la preuve en est ce blog auquel je tiens beaucoup et que j'essaie de continuer à faire vivre le plus possible ! Et évidemment, en bonne vivante que je suis, j'ai aussi été particulièrement charmée par la gastronomie locale (qui ne l'est pas? ) et je me suis retrouvée plusieurs fois face à un dessert qui, selon les restaurants, n'avait pas le même nom ou n'avait pas la même apparence mais qui pourtant portait le nom d'un autre dessert. C'est ainsi que j'ai vite compris que croustade, pastis et tourtière sont trois mots gastronomiques particuliers : ils peuvent désigner tantôt le même dessert, tantôt deux voire trois desserts différents selon la zone géographique du Gers où l'on se trouve. Lorsque l'on commande une croustade dans un restaurant gersois, difficile de savoir ce qui va atterrir dans son assiette ! Ce même doute s'applique tout autant au pastis gascon et à la tourtière : impossible de savoir, sans poser la question au serveur, à quel(s) référent(s) correspondent ces trois signifiants. Je suis donc restée perplexe et les dictionnaires ne m'ont pas plus aidée que ça ! Alors j'ai lancé plusieurs fois quelques débats ici et sur la page facebook, vous demandant de l'aide pour me sortir de cette embrouille linguistique. Les débats ont fait rage, vraiment ! Vous avez laissé parler votre cœur et votre gourmandise, et j'ai adoré vous lire et vous voir vous accrocher à vos convictions. Je n'ai qu'une chose à vous dire, entre ceux qui pensaient que c'était la même chose et ceux qui y voyaient une différence, en fait vous aviez tous raison… du moins je ne peux plus donner tort aux uns ou aux autres !

Ce débat, je n'avais jamais vraiment réussi à l'éclaircir et mes minces recherches de l'époque n'avaient pas abouti à grand-chose. Il m'a donc paru évident cette année de travailler sur ce sujet et j'ai été encadrée et soutenue par une directrice de mémoire très enthousiaste et qui m'a donné l'occasion de travailler sur un sujet de linguistique qui me passionnait et qui était en rapport avec le Gers ! Pensez-vous qu'en apprenant cela, j'ai été l'étudiante la plus heureuse du monde ! Et j'ai passé une année incroyable à chercher, à fouiner, à découvrir, à réfléchir, à comprendre !

Mais au-delà de cet intérêt personnel, ce sujet, malgré ce que certains peuvent penser, permet d'explorer de nombreux domaines : l'histoire de la langue, la langue occitane (oui, je sais, il ne faut pas oublier le gascon mais j'y reviendrai dans un article lié), les relations qui existent entre les mots, la lexicographie (les dictionnaires), la sémantique, la gastronomie, la géolinguistique et j'en passe tellement j'ai eu le bonheur de feuilleter des dizaines de bouquins, de flâner dans des tas de bibliothèques, de me plonger dans une recherche aussi amusante que passionnante ! Bref, j'ai bien mangé, j'ai bien lu … et croustade, pastis et tourtière sont des mots un peu moins mystérieux pour moi ! Et je pense avoir réussi à démêler la confusion qui règne autour de ces trois mots !

           

Bref, ce sujet coulait de source, il était évident, il était fait pour moi, il était idéal et il m'a apporté bien plus que je ne l'imaginais… mais tout ça je vous l'expliquerai ultérieurement !

 

 

Prochain article sur le sujet à venir : La saga Croustade, Pastis, Tourtière (2) : l'organisation du travail 


Commentaires sur La saga Croustade, Pastis, Tourtière [1]: pourquoi un tel sujet ?

    Ça commence bien. J'attends la suite avec impatience. Celui que je préfère a des pétales de pâte légèrement bouclées dessus et je n'en trouve pas souvent.

    Posté par Aliette.G, 17 août 2016 à 16:58 | | Répondre
  • Ah la la ! Quel suspense... j'ai hâte de lire la suite ! Merci de nous faire partager votre passion. Les mots sont la vie, la vie des gens et ceux de la gastronomie encore plus....

    Posté par Monique, 17 août 2016 à 17:18 | | Répondre
  • Bravo pour ta pugnacité... et je ne doutais pas du résultat !
    de là à savoir les faire.... !!!

    et ce soir dans less assiettes...une fougasse !
    et là aussi tu as l'embarras du choix, sans parler de la fouace, aveyronnaise ou provençale !

    Posté par Giovinetta, 17 août 2016 à 19:21 | | Répondre
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